La création des OVNI – ou soucoupes volantes – peut être datée à la perfection. Peu après 15h, le 24 juin 1947, Kenneth Arnold survolait dans son petit avion la chaîne montagneuse des Cascades dans l’état de Washington. Il était en repérage pour l’épave d’un avion cargo C-46 quand son attention fut soudainement attirée par un “éclat incroyablement lumineux” devant lui dans le ciel. Venant des montagnes enneigées au nord, “neuf vaisseaux d’une apparence particulière” se déplaçaient en diagonale. Il pensa d’abord voir une troupe d’oies mais elles semblaient se mouvoir bien trop vite pour des oiseaux. Huit objets étaient semi-circulaires, mais le vaisseau principal, qui volait légèrement plus haut que les autres tout en restant très près, avait une forme de croissant. Il ressemblait de profil à une aile de chauve-souris.

Ces ‘vaisseaux’ inhabituels brillaient, reflétant les rayons solaires et leur longueur apparente était d’une quinzaine de mètres. Arnold était un observateur méticuleux et il chronométra soigneusement la durée de leur passage entre les pics montagneux : 1’42”. Plus tard, quand il essaya de calculer leur taille et leur vitesse, il fut surpris de découvrir qu’ils se déplaçaient à un minimum de 1900 km/h. C’était à l’époque le double de la vitesse des avions à réaction les plus évolués. Il fallut attendre octobre de la même année pour que le pilote d’essai Chuck Yeager franchisse le mur du son (1200 km/h au niveau de la mer) dans son avion-fusée Bell X-1 à une altitude de 14.000 mètres. Mais, impassible, cette flotte d’objets étranges disparut silencieusement en direction du Mont Adams. Stupéfait, Arnold abandonna sa recherche de l’avion accidenté. Au moment où il arriva à Pendleton dans l’Utah, les nouvelles de son expérience s’étaient répandues.

Arnold avait toute l’étoffe d’un témoin crédible. À la fois homme d’affaires et pilote respecté, il donna l’impression aux journalistes qu’il n’était pas porté à l’exagération. Quand il s’assit quelques semaines plus tard pour rédiger une description des objets pour l’armée, Arnold déclara qu’il “se sentait certain qu’ils appartenaient à notre gouvernement“. L’un des agents qui l’interrogea par la suite écrivit “que si M. Arnold pouvait écrire un rapport d’une telle nature sans voir les objets, il se trompait d’activité et qu’on devrait l’engager pour écrire de la fiction dans le style Buck Rogers”[personnage d’une bande dessinée de science-fiction créé en 1928, note d’Hélios]. Étaient-ce des missiles guidés ou le nouveau type ‘d’aile volante’ récemment testée par l’US Navy ? Arnold était rendu perplexe par deux choses entre autres : l’absence d’empennage et leur incroyable vitesse.

Bombardier aile volante Northrop – Californie, mai 1946

Le 26 juin, les termes de ‘soucoupe volante’ et de ‘disque volant’ s’étalèrent à la une des journaux du monde entier. Avant la fin du mois, des milliers de personnes se présentèrent pour corroborer le récit d’Arnold et pendant presque tout l’été les journaux et les ondes de toute l’Amérique du nord furent pleins de visions et de rumeurs sur des soucoupes volantes. Mais jusqu’à la fin de sa vie Arnold resta catégorique sur le fait de n’avoir jamais décrit les neuf objets comme ayant une forme de soucoupe. Dans ses toute premières interviews il parla d’eux comme “aplati comme un moule à tarte et en forme d’aile de chauve-souris’. L’un des dessins qu’il fit pour l’Air Force faisait penser au talon d’une chaussure.

Rapport de Kenneth Arnold envoyé aux forces aériennes de l’armée des États-Unis le 12 juillet 1947, avec des croquis des objets en forme de galets plats.

Pendant les 40 ans suivants, il continua d’expliquer qu’il employait le mot ‘soucoupe’ non pour décrire leur forme, mais la manière dont ils volaient, “comme le ferait une soucoupe qu’on fait ricocher sur l’eau”. Lors du premier congrès international d’ufologie en 1977, trente ans après sa vision, Arnold révéla que le terme de soucoupe était apparu à cause d’un fort malentendu de la part du journaliste qui avait rédigé l’histoire pour United Press. Interviewé pour la série télévisée britannique Le Monde Mystérieux d’Arthur C. Clarke en 1980, quatre ans avant sa mort, Arnold regrettait qu’aussitôt l’emploi par les médias du terme de soucoupe volante, “brusquement les appellations de ‘disque volant’, ‘en forme de croissant’ et tous les autres furent complètement abandonnés et tout le monde commença à voir des soucoupes volantes”.

Malgré ses protestations cette expression persista et fournit le moule qui influença le phénomène depuis le début. Dans un article publié en 1993, Marty Kottmeyer, un américain sceptique déclara :

“C’était un mystère incroyable et il fit tellement sensation qu’il devint la une de l’actualité dans tout le pays. Chacun bientôt se mit à chercher ces nouveaux vaisseaux, qui, selon les journaux, avaient une forme de soucoupe. Pendant des semaines des centaines de rapports sur ces soucoupes volantes furent rédigés. Alors que les gens pensaient probablement voir les mêmes choses que Kenneth Arnold, il est vraiment ironique que personne ne réalisa à l’époque. . .qu’Arnold n’avait pas mentionné voir des soucoupes volantes.”

Selon les estimations de Kottmeyer, la forme caractéristique en soucoupe ou disque refit surface avec 82 % de récits ultérieurs d’abduction par des extraterrestres. Il soulignait que cette ‘erreur de soucoupe’ laissait ceux qui croyaient à l’hypothèse extraterrestre dans un immense paradoxe. Pourquoi des extraterrestres auraient-ils remodelé l’apparence de leurs vaisseaux pour se conformer à l’erreur d’un journaliste ?

Ce fut pour moi une révélation. Avons-nous vraiment reçu l’idée de soucoupes volantes comme étant des “objets en forme de disque apparaissant dans le ciel et supposés provenir de l’espace” grâce à une simple erreur d’un confrère journaliste ? En lisant l’article de Kottmeyer je me suis souvenu de la plainte de Denis Plunkett sur le récit du Times qui avait parlé de la fermeture du Bureau britannique des soucoupes volantes. Plutôt qu’une humanité manipulée par une intelligence extraterrestre, comme le pensait Denis et d’autres ufologues, il semblait que nos croyances et perceptions étaient en fait influencées par une force bien plus familière ici sur Terre : le pouvoir des médias grand public. Si Kottmeyer avait raison, je fus amusé par l’ironie de la presse qui fut l’auteur des soucoupes volantes en 1947 et qui fut prompte à proclamer ‘la mort de l’ufologie’ maintenant que la nouveauté était épuisée.

Avant 1947, les journalistes nommaient des choses bizarres dans le ciel par une variété de phrases qui n’accrochèrent vraiment jamais. Les avions Phantom et les foo fighters ne faisaient pas le poids. En Europe, les OVNI vus dans les années suivant immédiatement la seconde guerre mondiale étaient souvent décrits comme ressemblant à des fusées. Ce qui n’est pas surprenant, étant donné que les européens étaient familiers en 1944-45 de l’utilisation des V-2 du troisième Reich. En 1946, des objets dont la forme ressemblait aux fusées nazies V-2 furent observés par des centaines de personnes en Scandinavie et dans les pays d’Europe centrale. Les ‘fusées fantômes’ ne s’accordaient pourtant pas avec l’air du temps qui semblait anticiper l’arrivée de visiteurs évolués de l’espace.

Après la seconde guerre mondiale, des écrivains émirent l’hypothèse que des avions en forme de soucoupe pourraient constituer le prochain grand saut technologique dans la conception aéronautique. En 1947, la culture populaire s’affairait à imaginer l’apparence des avions du futur. Des magazines de science-fiction avaient introduit des images de vaisseaux de toutes tailles et formes issues de vingt ans d’imaginaire collectif. Pendant la guerre, les V-2 nazis, particulièrement les “ailes volantes” avaient transformé ces idées futuristes en réalité. En mai 1947, un mois tout juste après la vision d’Arnold, le magazine Mechanix Illustrated publia en couverture une photo d’un “Flying Flapjack”. C’était un avion plat en forme de disque créé par l’US Navy pendant la guerre qui devait atteindre des vitesses de 880 km/h. Ce Flapjack avait une troublante ressemblance avec les objets vus par Arnold.

“Flying Flapjack”

Inexact ou pas, l’expression ‘soucoupe volante’ fournira une accroche instantanément séduisante, un terme commode pour que les gens autour du monde les reconnaissent tout de suite. Quelque chose qu’ils pouvaient utiliser pour décrire tout objet inhabituel dans le ciel, ou même au sol, quelle que soit sa forme ou son comportement.

Extrait du livre Comment les OVNI ont conquis le monde : histoire d’un mythe moderne par David Clarke.

Le Dr David Clarke est l’un des écrivains les plus documentés sur le folklore et le surnaturel. Depuis 2008, il a une activité de consultant et de porte-paroles pour les archives nationales pendant la divulgation des archives du ministère de la défense sur les OVNI (qu’on surnomme souvent les “vrais X-files britanniques”).

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